La noblesse d’État | Profil

L’École nationale d’administration de France (ENA), modèle sur lequel l’École du corps des avocats de l’État argentin (ECAE) a été pensée il y a près de trois décennies, a cessé, après un intense débat politique, d’exister en tant que telle. A partir de janvier, l’ENA ne restera, par décision de Macron, que comme une « marque » internationale, mais plus comme une institution interne qui forme le leadership français : elle sera remplacée par l’Institut de la fonction publique (ISP), qui aspire à combattre le centralisme et l’élitisme parisiens historiquement contestés à l’ENA. Il est important de comprendre ce changement, car les institutions du droit administratif français ont été et sont un modèle que de nombreux pays – dont le nôtre – suivent. Il est également important de remarquer les différences. L’Argentine a besoin d’une école consolidée qui forme le barreau de l’État argentin avec rigueur et exigence. Que ce n’est pas la France.

Pierre Bourdieu, dans son texte La Noblesse d’État, éducation d’élite et esprit de corps, critique les modèles d’éducation étatique élitiste concentrés sur un certain groupe de personnes, qui reproduisent généralement une logique de pouvoir socio-économique et culturel. La critique de Bourdieu est un exemple clair de la façon dont un discours progressiste en France peut être conservateur dans sa réception latino-américaine. En fait, une grande partie du discours néo-conservateur en Amérique latine répète et réduit ces idées : l’idée que le pouvoir (le seul « pouvoir ») est le pouvoir de l’État, alors que dans nos pays, si concentrés et inégaux, le Les États, car au contraire, ils sont loin de représenter une quelconque « noblesse » : l’emploi public est précaire et dévalorisé. Le vrai « pouvoir » en est un autre, mais il n’est jamais nommé comme tel. Elle est rendue invisible et naturalisée (ordre donné, ordre « libre ») et son artificialité politique n’est pas reconnue : elle n’est pas discutée. C’est seulement pour cette raison que l’« autoritarisme » des pays et États faibles et précaires peut être remis en cause (la Grande-Bretagne, qui militarise l’Atlantique Sud au mépris de l’ONU, remet en cause l’Argentine en tant qu’État « colonisateur ») lorsqu’ils tentent paradoxalement de prendre des mesure pour défendre sa souveraineté et ses ressources (qui restent entre les mains du véritable pouvoir financier invisible, un ordre qui n’est pas contesté, en supposant que le seul « pouvoir » est l’État, alors que le « pouvoir » de l’État est beaucoup plus moins « puissante » que la puissance financière et économique, qui la conditionne et à partir de laquelle elle schématise des politiques que nos États faibles ne peuvent pas toujours, de la périphérie, contredire ou remettre en cause non plus). Roberto Schwarz, dans son texte Las idées déplacées, souligne que ce qui peut paraître très « progressiste » en Europe (Wacqant, un disciple de Bourdieu, est venu étudier les prisons en Argentine pour éviter cette erreur) peut ne pas l’être en Amérique latine. , où la réalité est très différente. Chez nous, à l’inverse, l’État ne représente ni n’incarne aucune « noblesse ». Face à la concentration économique, l’État représente, pour la majorité, la seule possibilité réelle de survivre dans une certaine dignité.

Nous avons besoin d’un corps de juristes qui, contrairement à ce que Bourdieu soutient dans son livre (la noblesse est une idée coloniale) possède et fonctionne avec un véritable « esprit de corps ». Constituer un corps solide de juristes d’Etat « mission de l’ECAE – ce n’est participer à aucune vision « élitiste ». défendre notre souveraineté. Autre idée que la théorie politique française interroge : en France, à la demande de la critique de Levinas contre Heidegger, reprise par Blanchot, on parle de souveraineté « impolitique » ; idée que nous ne défendons pas non plus, pour l’Argentine elle question et beaucoup à défendre  » et comprendre- sa souveraineté politique. Revenir à être un État souverain.

* Directeur national de l’École du corps des avocats de l’État, Bureau du Trésor de la Nation.

Production journalistique : Silvina L. Márquez.

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Nihel Béranger

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